Le retour des nationalisations est-il pour demain ?
Depuis une trentaine d'années, le monde vit au rythme des privatisations, libéralisations et autres dérégulations.
Le discours dominant, inspiré par les penseurs et les thinktanks libéraux ou ultra-libéraux, relayé par les instances internationales (de l'OCDE à l'OMC, de la Banque Mondiale au FMI) et appliqué, depuis la présidence de Reagan et le gouvernement de Margaret Thatcher, par les hommes politiques de droite ou de gauche modérée de presque tous les pays, vise trois objectifs :
- restreindre le champ de l'action publique à ses tâches régaliennes et offrir plus d'espace à l'initiative privée,
- diminuer ou supprimer les contraintes financières et légales (barrières douanières, instances et textes de régulation) jusque-là imposées par des Etats dépeints comme liberticides, impuissants, improductifs et dépassés,
- favoriser la concurrence destinée à faciliter l'auto-régulation des marchés, pour la prospérité de tous.
Cette idéologie et ce discours sont justifiés, d'une part, par l'amplitude parfois peu rationnelle du champ d'intervention des Etats (en 1983, 1 salarié français sur 4 travaille dans le secteur public) et, d'autre part, par la gestion souvent médiocre (à la fois politique et peu commerciale) des entreprises du secteur public.
A partir des années 70 et, de manière croissante puis accélérée depuis les années 80, ce constat a conduit les grands pays à privatiser des grands pans de leurs économies.
En France, après trois grandes vagues de nationalisations (1936, 1945, 1981), tous les gouvernements successifs ont dénationalisé massivement, à partir de 1986, le secteur bancaire et l'assurance, privatisé partiellement ou intégralement des entreprises nombreuses et disparates (de Renault à Usinor, de France Telecom à Rhône-Poulenc, de Thomson à Saint-Gobain, d'Air France à la SNECMA, de l'AFP à TF1, de GDF à EDF, etc).
Dans le même temps, les négociations internationales ont conduit à l'abaissement, voire à la suppression des barrières douanières et à l'assouplissement, voire à la totale dérégulation de l'économie et du commerce.
En quelques 30 ans, bon gré mal gré, les Etats se sont volontairement amputé de la possibilité d'intervention directe sur l'économie (mais l'Etat a-t-il vocation à être contructeur d'automobiles ?), et dépouillé de celle de réguler les flux financiers.
Livrés à eux-mêmes, les marchés économiques et financiers ont naturellement suivi leur pente. Elle a conduit, de proche en proche, à la dévalorisation relative du travail, à la rémunération proportionnellement croissante des revenus du capital.
Elle a également conduit au développement, dans des proportions inédites, d'un capitalisme financier, peu créateur de richesse matérielle par lui-même, mais se nourrissant de l'économie pour le profit croissant de quelques-uns.
En vingt ans, l'économie réelle s'est ainsi doublée d'une économie de casino, fondée sur la spéculation. Débarrassée d'entraves par la dérégulation et la mondialisation, la sphère financière a créé, multiplié, sophistiqué, complexifié des produits spéculatifs de plus en plus déconnectés de l'économie réelle et de plus en plus risqués. Témoins, les subprime mortgages et, plus généralement, la titrisation de tout et de n'importe quoi.
Cette économie de casino, comme tout autre, repose sur la confiance. La crise des subprimes a révélé la fragilité de l'édifice et a écorné la confiance. Ce que chacun ignorait ou voulait ignorer est désormais patent.
Le coût des subprimes et de leurs dommages collatéraux est situé quelque part entre 400 et 2.000 milliards de dollars, plus peut-être, dont quelques 150 seulement ont été jusqu'ici intégrés dans leurs comptes par les banques.
Cette lenteur à reconnaître les dommages a deux objets : épargner les dirigeants de chaque banque impliquée et éviter tout mouvement de panique. Elle a une conséquence : les banques ont perdu confiance en leurs concurrents, et en tout emprunteur potentiel. Du coup, elles restreignent ou coupent tout crédit et paralysent l'économie réelle.
Les autorités monétaires américaines ont jusqu'ici agi de deux manières pour apaiser les craintes, éviter un credit-crunch ou un effondrement généralisé des banques : elles ont drastiquement baissé leurs taux d'escompte (de 5,25% à 2,25%) pour desserrer le crédit, massivement injecté des liquidités et pris en pension pour quelques semaines 200 milliards de titres douteux.
Il est plus que probable que cela ne suffira pas. Mais dans le même temps, la Fed (organisme privé) et les autres banques centrales ne disposent pas de moyens illimités ou simplement suffisants pour faire face aux besoins du secteur bancaire.
Dans ces conditions, la question est maintenant posée de savoir qui paiera les pertes du secteur bancaire.
Et c'est bien là que calent les tenants du libéralisme dominant qui, par un prompt retour, après avoir milité pour la privatisation des profits, commencent à nous expliquer qu'il faudra en venir à nationaliser les pertes.
“Les Etats-Unis devraient utiliser l'argent public pour venr en aide à leurs banques en détresse et calmer ainsi la crise financière
mondiale", a affirmé le ministre japonais des
services financiers, Yoshimi Watanabe, dans un entretien publié hier par le Financial Times. M. Watanabe a invité Washington à s'inspirer de l'exemple du Japon, dont le système bancaire avait été au bord de l'effondrement dans les années 1990 après l'éclatement d'une bulle spéculative immobilière, avant de se redresser grâce à un plan de sauvetage gouvernemental financé par le contribuable.
Le Monde rapportait ainsi hier : “Pour éviter que l'éclatement de la bulle du crédit immobilier américain ne fasse s'effondrer le système bancaire, toutes les solutions sont envisagées, même les plus radicales. L'hypothèse qui circule aujourd'hui aux Etats-Unis, dans le cas où la situation deviendrait incontrôlable, est celle d'un rachat massif par le gouvernement des produits financiers basés sur les crédits immobiliers ou mortgage backed securities (MBS). L'Etat apporterait sa caution et cela permettrait de régler le problème, récurrent depuis l'été, du financement des établissements bancaires dont les bilans portent des actifs dont il est devenu impossible d'établir la valeur.“
“Kenneth Rogoff, ancien économiste en chef du Fonds monétaire international (FMI) et professeur à Harvard, chiffre entre deux et trois mille milliards de dollars (jusqu'à deux milliards d'euros) le coût d'un tel rachat. Il estime que la perte serait d'au moins 500 milliards de dollars pour le contribuable américain. On serait dans la même logique, mais à une tout autre échelle, que le renflouement et la liquidation des Caisses d'épargne américaines à la fin des années 1980 à la suite déjà d'une crise immobilière“, explique M. Rogoff. Cela permettrait de donner une valeur aux crédits immobiliers et de chiffrer définitivement les pertes bancaires, ce qui rétablirait la confiance.“
Le Financial Times, dans son édition datée des 22 et 23 mars, indiquait que plusieurs banques
centrales, dont la Réserve fédérale américaine (Fed), la Banque d'Angleterre et la Banque centrale européenne (BCE), ont commencé à évoquer ensemble la possibilité d'une telle opération.
Celle-ci, compte tenu de l'importance des montants, ne pourrait être menée, en tout état de cause, que par les Etats, avec l'argent public (qui ne court pas les rues, si l'on considère l'endettement des grands pays), c'est-à-dire celui des contribuables.
Avec des risques politiques collatéraux : comment justifier auprès de l'opinion l'utilisation d'argent public pour sauver des banques ayant pris des risques inconsidérés ? Comment justifier l'augmentation des impôts et la baisse de pouvoir d'achat qui ne manquera pas d'accompagner ce mouvement ?
En d'autres termes encore, vaut-il mieux “punir“ les banques endettées par leur gourmandise, en les laissant courir à a faillite, au risque de faire couler l'ensemble de l'économie, avec les conséquences sociales qu'on peut imaginer ? Ou vaut-il mieux que la puissance publique et les contribuables viennent, à leurs frais, au secours des tenants du libéralisme égoïste et prédateur, pour sauver ce qui peut l'être ?
Intéressant débat, non ?






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