Y a de l'eau dans le gaz de la flamme olympique
La flamme olympique est en tournée de promo. Son 2008 World Tour passe aujourd'hui par Paris. C'est qu'il faut rameuter le téléspectateur et la téléspectateuse, pour que les sponsors en aient pour leurs millions !
Donc la ballade hyper-médiatisée d'une torche qui fut autrefois sportive et n'est plus que commerciale, d'un bougeoir annexé par le négoce, d'une chandelle partie en vrille comme l'esprit sportif, d'une petite bonbonne de gaz ou d'un briquet géant, porté comme une relique par des athlètes, soulève les foules et les passions.
Et des braves gens qui croyaient encore, il y a un mois, que Ti bet' était une expression ch'ti, un pays de cocagne, comme la Syldavie, inventé par Hergé ou une création de spin doctors hollywoodiens pour la gloire de Brad Pitt, de se précipiter sur la bouteille de gaz pour crier sans se lasser leur amour de Lhassa, leur dévotion pour les bonzes, leur foi dans la démocratie, leur désapprobation du régime chinois (c'est vrai que le régime crétois est meilleur pour le sport), leur goût du boycott, avant d'aller faire leurs courses et d'acheter, qui un mixeur, qui un jouet, qui un vêtement fabriqué en Chine.
Ce schmaltz idéologique, dont j'ignore ce qu'il a spontané ou de manipulé, ne dit rien qui vaille. Il ressemble à la mise en train d'un conditionnement psychologique, il est lourd de conflits à venir.
La Chine est une dictature sanglante qui a tué plus de 150 bonzes dans les dernières semaines ? 20 à 60 millions de chinois sous Mao ? Eh ben oui. C'est navrant, honteux, inqualifiable dans notre système de valeurs. Mais peut-être ne partageons-nous pas tout à fait les mêmes valeurs.
Nos démocraties, qui sont finaudes, ont appris, après deux millénaires de conflits locaux et deux guerres mondiales, à épargner leurs populations, à exporter leurs disputes, quitte à massacrer allègrement à l'extérieur de leurs frontières. Aujourd'hui, les Irakiens en savent quelque chose.
Tiens, à propos, avez-vous récemment vu des manifestations contre les 200.000 à 1 million de morts civils en Irak ? Avez-vous entendu Reporters sans Frontières s'en émouvoir avec la vivacité que met Robert Ménard à s'indigner du sort du Tibet ? Moins, hein ? Ah bon... Faudrait faire des J.O. à Bagdad.
La Chine, qui exerce sa suzeraineté sur le Tibet depuis le XIIe siècle, tantôt comme province, tantôt comme province associée, tantôt comme protectorat, entend aujourd'hui se servir de son immense territoire (1,2 à 2,5 millions de km2, 2 à 5 fois la France, selon que l'on considère la région administrative du Tibet ou le “Grand Tibet“) comme réserve de peuplement, et de son riche sous-sol comme réserve de matières premières (or, pétrole, gaz, bauxite, cuivre, étain, uranium, lithium, etc). C'est cynique. Comme toute politique impériale.
L'Etat Chinois, qui fait patte de velours à l'extérieur pour attirer les capitaux étrangers, use à l'intérieur de ses frontières d'une main de fer dans un gant d'acier. Aujourd'hui communiste, hier impérial, étranger aux droits de l'homme et du citoyen, l'Etat chinois gouverne des masses et non une somme d'individus.
C'est une manière virile de considérer l'intérêt général comme supérieur à l'intérêt particulier. Ce n'est pas ma manière, mais je ne me sens aucune légitimité pour imposer mon point de vue.
En revanche, je sais une chose : le boycott est une arme de guerre ou une arme d'idiot, selon qu'on l'utilise à bon escient ou pas. Boycotter un pays, c'est faire en sorte qu'il n'y rentre ou n'en sorte aucun bien, de telle manière qu'il finisse par s'asphyxier économiquement et par devoir plier.
Continuer à l'enrichir en commerçant avec lui, en s'empêchant seulement d'y faire circuler des idées venues de l'extérieur est, à l'inverse, est parfaitement contre-productif. Cela ne fait que renforcer le sentiment national et l'hostilité de part et d'autre.
Les chinois représentent 1/6 de l'humanité : voila une raison suffisante et incontestable pour attribuer les J.O. à la Chine. Son régime, sa philosophie ne nous conviennent pas ? Il y avait un moyen, il y a 20 ans : l'asphyxier, le maintenir au bord de la famine.
Ce n'est pas le choix qui a été fait. Pour de bonnes raisons et, sans doute, pour de moins bonnes. La main d'œuvre chinoise était pour nous comme le Tibet pour la Chine : un réservoir inépuisable. Un réservoir de travail à bas coût, susceptible de contenir l'inflation et de démultiplier les profits. Donc pas question de boycott économique. Les idées d'accord, les sous d'abord.
Reste le boycott idéologique. Il est là pour épater la galerie, préparer les esprits à des tensions auxquelles certains se préparent militairement depuis plus de dix ans. En tant que tel, il sera inopérant.
Aujourd'hui que la Chine est devenue l'atelier du monde, il n'y a qu'un moyen de la faire évoluer politiquement, si c'est souhaitable, c'est de s'en rapprocher, de multiplier les liens avec elle, de l'intégrer dans la communauté internationale comme de Gaulle a commencé de le faire en 1964.
Je n'irai donc pas manifester au passage de la lampe de poche à gaz : j'ai une flemme olympique, je crois que c'est une action de diversion et je suis convaincu que ça ne sert pas la paix mondiale.
PS - Tout ça nous vaut quand même un beau moment de télé : sous la neige, la grêle et les quolibets, dans une panique indescriptible, la flamme circule finalement dans Paris en bus “sécurisé“. Sans carte orange. Ou safran. Des dizaines de cars de flics lui font cortège et la protègent comme un chef dEtat. Ça n'est pas flambard, c'est même parfaitement surréaliste, minable et ridicule. Au nom du pèse et du fric et de la flamme olympique, Ite, Coca est... Allez, j'éteins ! :)




L'action par le non agir, çà c'est du chinois..., et pourtant il n'y a, à mon sens, pas meilleure méthode.
Rédigé par: luluberlu | le 07 avril 2008 à 13:06