Les économistes à la recherche du bonheur perdu dans le PIB
Un millier d'économistes et de statisticiens ont été réunis à Istambul par l'OCDE, la semaine dernière, pour réfléchir sur les moyens d'introduire la notion de bien-être au coeur des instruments d'évaluation du progrès humain.
Comme on l'indiquait ici lundi dernier, les indices de développement utilisés jusqu'ici reposent essentiellement sur l'évaluation de la richesse accumulée -comme la mesure du produit intérieur brut (PIB)-, sur des données uniquement quantitatives, qui constituent un reflet incomplet, déformé et trompeur du réel.
“Chercher de nouveaux outils pouvant améliorer l'action politique“
“Parce que nous mesurons le PIB par habitant, nous pensons savoir si les gens sont satisfaits ou non", a constaté le secrétaire général de l'OCDE, José Angel Gurria. "Mais en fait, dans quelle mesure les dirigeants sont ils informés de ce que veulent, ressentent et croient les gens?", a-t-il poursuivi avant d'appeler à "chercher des outils pouvant améliorer l'action politique rationnelle".
Pour le professeur Ruut Veenhoven, de l'université Erasmus de Rotterdam, l'avenir de la statistique passe par l'évaluation du bonheur des gens.
Le chercheur a construit, au cours des 23 dernières années, un outil impressionnant : la base de donnée mondiale sur le bonheur (World database of Happiness) qui compile à ce jour près d'un millier de données, en provenance de 95 pays.
On y apprend notamment que les gens les plus heureux sur terre sont les Danois, avec un indice de satisfaction de 8,2 sur 10, que les plus malheureux seraient les Tanzaniens (3,2), les Etats-Unis se classant 17e, la France 39e, la Russie 84e.
"Les pays heureux sont ceux qui sont riches, avec une économie compétitive, ils sont démocratiques, bien gouvernés (...), ce sont ceux où règnent l'égalité des sexes et la tolérance, où les gens sont libres de rechercher le mode de vie qui leur convient le mieux", explique Ruut Veenhoven.
L'universitaire souligne que les personnes mariées sont généralement plus heureuses que les célibataires, mais que l'indice baisse avec la naissance d'enfants, que les hommes profitent plus de l'émancipation féminine que les femmes elles-mêmes, que le bonheur a tendance à baisser quand le niveau d'éducation est plus élevé.
A quoi peuvent servir ces types de recherche ? "Nous pouvons poser des questions aux gens sur leur bonheur dans différents domaines de leurs vies, et progresser ensuite vers des sous-domaines pour évaluer l'impact des politiques gouvernementales", répond le professeur Richard Layard de la London School of Economics.
Pour ce doyen de la recherche sur le bonheur, son évaluation, encore à un stade expérimental, offrira à terme un instrument bien plus efficace que les sondages d'opinion. "Nous essayons de déterminer non pas la façon dont les gens jugent les politiques gouvernementales [ce que font les sondages] mais les effets que celles-ci ont vraiment sur eux."
Faut-il laisser l'OCDE conduire seule la “refonte“ des indices ?
Au total, cette réunion d'Istambul marque avec force que les milieux économiques ne se satisfont plus des outils actuels de mesure de l'évolution de nos sociétés. Elle souligne le besoin réel de compléter les données quantitatives qui guident l'action des pouvoirs publics par des données qualitatives.
Celles-ci doivent effectivement prendre en compte les impacts culturels, sociaux, environnementaux, etc, des évolutions quantitatives.
S'agit-il réellement de mesurer le “bonheur“ ? Probablement pas, car c'est, par nature, une donnée personnelle, évolutive, fluctuante et fugace, donc peu mesurable.
En outre, mesurer le “bonheur“, c'est constater un état à un instant T, sans se préoccuper des conséquences à terme des actions qui y conduisent (voir le commentaire de jcm, ci-dessous). De plus, comme le note justement Casabaldi dans son post Propos sur le bonheur, la stricte mesure du bonheur peut conduire les gouvernements à des politiques de type orwellien.
Il s'agirait plutôt de mesurer le “bien-être“, la “satisfaction“, l'“évolution“ ET le “progrès“, calculés sur la base des idéologies et des consensus dominants sur une ou deux génération : la sensibilité environnementale, pour ne prendre qu'un exemple, n'était pas il y a 50 ans, ce qu'elle est aujourd'hui et aurait moins ou peu compté dans un indice ; les bases d'indices qualitatifs devraient donc être pensées de telle sorte qu'elles puissent être amendées ou révisées tous les 15 à 20 ans.
En tout état de cause, un ou des indices qualitatifs qui, d'une certaine manière, contribueront (comme les indices actuels) non seulement à mesurer, mais à à façonner le réel, ne peuvent échapper à l'idéologie, donc aux présupposés de leurs auteurs.
Dans ces conditions, faut-il laisser à l'OCDE, inspirée et guidée par les thinktanks libéraux, le monopole de ce type de réflexion ? Probablement pas
On y reviendra. Merci à Casabaldi & Buendia pour l'info.
PS - On a évoqué ici à plusieurs reprises le concept de “Bonheur National Brut“, étudié au Bhoutan depuis une trentaine d'années. Le gouvernement Thaï suit également cette piste depuis septembre dernier. A ce propos, une conférence internationale, intitulée “Repenser le développement“, se tiendra à Bangkok du 22 au 28 novembre prochain, avec, notamment la collaboration du GPI (Genuine Progress Indicator).




En cette époque où nous commençons à comprendre les impacts de nos actes passés, actes qui peuvent être vus comme la "course au progrès" et une sorte de recherche de "bonheur" ou, pour le moins de confort supplémentaire, je suis tenté d'écrire "DANGER : bonheur en vue"!
Impacts de nos actes : un ensemble d'avancées qui a augmenté notre longévité, pour ne prendre qu'un exemple, tandis que nous dégradions profondément notre environnement de façon parfois (ou souvent) irréversible.
Des progrès donc mais dont on sent bien qu'ils ne sont peut-être pas tous acquis pour longtemps.
De nouveaux indicateurs ne devraient pas seulement nous donner une image plus ou moins immédiate du supplément de "bonheur" récemment acquis pays par pays mais devraient permettre d'évaluer les effets potentiellement négatifs de cette acquisition.
Prenons un exemple fictif, celui d'un pays de climat tempéré bien nanti en charbon et en eau et qui subirait des effets marqués du réchauffement climatique en cours.
Autonome sur le plan énergétique à très long terme ce pays pourrait se permettre de climatiser logements, usines, serres, de multiplier ces serres et d'en couvrir ses champs afin de garantir la pérennité de son agriculture qui utiliserait sans modération le bromure de méthyle pour "assainir" ses cultures... tout cela à grand renfort de charbon.
Imaginons qu'un indice de mesure du "bonheur" place ce pays en tête sur le plan mondial.
Le bromure de méthyle est très néfaste à la couche d'ozone de haute atmosphère et une combustion effrénée de charbon ne ferait qu'augmenter la teneur atmosphérique en CO2, augmentation causant un réchauffement supplémentaire de ce pays contre laquelle il lutterait en accroissant son taux de climatisation... par combustion de plus de charbon !!!
Ces 2 "sources de bonheur" de ce pays (situé à une latitude pour laquelle la dégradation supplémentaire de la couche d'ozone ne lui causerait aucun dommage) seraient aussi sources de "malheur" ailleurs, évidemment.
Certes cet exemple peut sembler simpliste mais il tente d'illustrer la nécessité dans laquelle nous sommes aujourd'hui de pouvoir mesurer à la fois le supplément de "bonheur" récemment acquis mais aussi le poids que ce bonheur pourra faire peser ailleurs (ses conséquences négatives, donc).
Et cette considération, valable à tous les niveaux de toutes les sociétés, devrait être prise en compte par tous les "fabricants de nouveaux indices" car on dit ici ou là, et de plus en plus souvent, que notre planète est en danger.
La mesure du "bonheur" sans une prise en compte très acérée de ses éventuels effets négatifs, à court, moyen et long terme, serait probablement sévèrement contre productive pour l'évolution de l'état de la planète et se retournerait tôt ou tard contre nous.
D'où mon idée de "PIB+" qui mettrait nettement le doigt sur nos interdépendances que tu évoques, José, dans un post récent.
Rédigé par: jcm | 02 juillet 2007 at 13:29
Ca fait penser a l'equation du bonheur, evoquer sur l'excellent site des renseignement genereux. Je vous laisse juger de la merveille...
O + ( N x S ) + Cpm / T + He Voici l'équation du bonheur, selon Cliff Arnall, spécialiste en psychologie à l'université de Cardiff (Royaume-Uni). O représente les activités extérieures, N la nature, S l'interaction humaine, Cpm les souvenirs d'enfance liés à l'été, T les températures et He les vacances. Pour parvenir à ces conclusions, qui, selon le spécialiste, sont globalement valables pour la plupart des pays européens, le Canada et les Etats-Unis, il a fallu interroger de manière informelle quelque 3000 personnes dans dix pays.
Le Figaro, 23 juin 2006
cité par CQFD. n°36, juillet 2006
Rédigé par: o. | 02 juillet 2007 at 16:24
Et si il y en a qui veulent faire "fumer" les neurones, indice bonheur/indice de bien-être économique
http://www.cee-recherche.fr/fr/fiches_chercheurs/texte_pdf/meda/sharpeosb.pdf
bertrand
Rédigé par: bertrand | 02 juillet 2007 at 17:51