A deux semaines du premier tour, s’il est trop tôt pour tirer des conclusions de cette campagne présidentielle, on peut commencer d’en pointer les grandes caractéristiques et les lignes de force, ou de faiblesse.
Bien sûr, on dira d’abord que cette campagne a trop duré. Elle a commencé fin 2003, lorsque Nicolas Sarkozy a dit qu’il ne pensait pas à la présidentielle “qu’en se rasant“, en juin 2005, au lendemain du référendum sur la constitution européenne ou, enfin, en septembre 2005, lorsque Ségolène Royal s’est déclarée. Deux ans à trois ans et demi, selon les avis, pour un mandat de cinq ans.
C’est évidemment trop, pour les principaux candidats, sans doute épuisés au terme de cette course ; pour les français qui, dans ce zapping et ce brouhaha incessant, ont du mal à se faire une opinion (42% d’indécis selon un sondage d’hier) ; pour la France et l’Europe, sans doute les grandes absentes de ce débat.
Tout, tout de suite, et moi d’abord
Le débat aura été centré sur les personnalités, plus que sur les idées ; sur les français considérés comme une somme d’individus, plus que sur la France, communauté d’Histoire, de culture, d’intérêts et de destin ; sur le futur immédiat, plus que sur les grands enjeux d’avenir.
Effacement du collectif, triomphe de l’individuel, cette campagne est le reflet de l’état actuel de la société française. Elle en dresse -en creux, puisque les choses essentielles ne sont pas clairement exprimées- un portrait, parfois déroutant, mais réaliste. En ont témoigné les programmes de TF1 et de France 2 (“100 questions à… “ et “A vous de juger“), où l’on a vu des dizaines de français “exposer leur cas“ sans crainte ni pudeur excessive, quasiment exclusivement demandeurs de solutions concrètes, individuelles et personnalisées.
Cette France de l’exigence du concret, du besoin de contact direct et des cahiers de doléance est la preuve d’un véritable dysfonctionnement du système : elle est à la fois étouffée par un surpoids de corps intermédiaires, représentatifs, territoriaux ou autres et impuissante à se faire entendre par eux.
La présidentielle a ainsi pris l’allure d’une élection municipale, cantonale, législative, régionale, syndicale. Cette distorsion, intenable à long terme, devrait inquiéter.
Etre anti-système ou ne pas être
Autre caractéristique de cette campagne, en phase avec le profond mécontentement de la société française : par tactique ou par conviction, les 12 candidats se sont positionnés comme “anti-système“ (avec des variantes “anti-élites“, “anti-médias“ ou “anti-technostructure“).
Pour certains, à l’extrême gauche ou à l’extrême droite, c’est traditionnel. Pour le candidat des sortants, Nicolas Sarkozy, c’était pour faire oublier sa co-responsabilité dans la gestion actuelle. Pour Ségolène Royal, c’était pour se démarquer d’un parti socialiste devenu un syndicat de notables et pour trouver une virginité rassurante. Pour François Bayrou, c’était la condition sine qua non pour se dégager un espace entre ses deux puissants voisins.
Chacun s’est donc employé à fédérer, dans son carré, tantôt les mécontements, tantôt les peurs, tantôt les deux. Cela non plus n’est guère encourageant pour la suite.
L’art de passer à côté de l’essentiel
Car tout cela est lié à l’absence réelle de solutions convaincantes aux problèmes, de plans d’action cohérents, de propositions novatrices ou d’envergure.
La France, sa place en Europe, dans le monde ? Mystère. Politique industrielle ? Stratégie de conquête de marchés ? Politique européenne ? Politique extérieure ? Défense nationale ? Diminution de la dette ? Réduction du chômage ? Paiement des retraites ? Pas une idée neuve, ou tout comme.
Du même coup, les grands enjeux idéologiques, économiques, financiers, environnementaux, des vingt, trente ans à venir ont été soigneusement occultés, dédramatisés ou dénaturés.
Pour n’en évoquer que quelques-uns : qu’aura-t-il été dit de sérieux, quels engagements auront-ils été pris sur :
- les migrations massives des 30 prochaines années (selon l’ONU-Habitat, plus de 3 milliards de personnes) ?
- la folie financière, conséquence du libéralisme économique, qui menace le monde d’un krach sans précédent ?
- nos modèles et nos politiques économiques, bâtis sur la croissance quantitative, sur l’“avoir“ plutôt que sur l’“être“ ?
- la probable déplétion pétrolière, l’insuffisance avérée des réserves d’eau ?
- la nécessaire réforme des instances de régulation internationales (ONU, OMC, FMI, banque Mondiale) ?
Rien ou pas grand-chose.
Quand on sait qu’il faut 20 ans, de la conception à l’inauguration du TGV, quels programmes ambitieux ont été annoncés pour l’horizon 2020 ou 2030 ? Aucun ou tout comme.
Dans cet éloge du chacun pour soi, du citoyen réduit au rôle de consommateur, du corps social tronçonné en syndicats d’intérêts, de la vision minimale, de l’avenir occulté, il n’y aura pas de vainqueurs.
Du pain ? On verra. Des jeux ? En veux-tu, en voila.
Car tous les candidats, contraints ou volontaires, ont joué à ce jeu. Avec le consentement ou la complicité de tous. Pour la distraction de chacun.
Les médias, en premier lieu : décrédibilisés par la structure de leur capital, leur parti pris supposé ou avéré pour l’un des candidats, leur incapacité éditoriale à organiser une véritable confrontation d’idées ou un débat digne des enjeux, ils semblent avoir confié, cette fois, aux instituts de sondages le soin de rythmer la dramaturgie de la campagne et de transformer l’élection en course hippique, en jeu du cirque, par des annonces incessantes de chiffres contradictoires, peut-être manipulés et, en tout cas, d’une rigueur scientifique proche du zéro absolu.
En second lieu, les intellectuels, espèce en voie de disparition, dont on n’a guère vu pointer la queue et, encore moins, le cerveau, au cours de ces derniers mois.
En troisième lieu, les partis, les syndicats et le monde associatif, contraints pour les uns de ne pas faire de l’ombre à leurs candidats, évaporés ou inaudibles pour les autres, à l’exception des initiatives des “enfants de Don Quichotte“ et de Nicolas Hulot, qui ont réussi à se faire entendre chacun pendant quelques semaines, avant d’être zappés à leur tour.
Au total, que restera-t-il de cette campagne ? Si l’on est pessimiste, pas grand-chose et beaucoup d’occasions manquées.
Si l’on est optimiste, plusieurs choses : l’irruption des femmes au plus haut niveau de la vie de la cité, une réelle prise de conscience environnementale qui reste à être confirmée par des actions d’ampleur, une demande insistante de démocratie directe, un profond besoin de rapprocher les décisions des lieux de vie, un besoin de solutions concrètes, en même temps que de réformes profondes, non exclusivement et non principalement institutionnelles. Soyons donc optimistes. Mais, décidément, tout reste à faire.
Ce post est également publié sur MSN Le blog de la chaîne Présidentielle




Un constat bien dur, mais si vrai.
Rédigé par: Lucas | 10 avril 2007 at 01:34
"20 ans, de la conception à l’inauguration du TGV : 20 ans au moins, probablement, pour changer de façon suffisamment profonde nos habitudes, nos méthodes, nos pratiques pour contrer le réchauffement climatique, pour devenir moins polluants dans bien des secteurs, pour glisser vers une agriculture moins gourmande en produits pétroliers et moins porteuse de préjudices à l'environnement...
Même si nous amorcions aujourd'hui de façon sérieuse une transition vers cette société moins goulue et moins destructrice rien ne nous garantirait que des incidents de parcours ne nous feraient pas la vie dure.
Cette orientation de la campagne et de nos préoccupations vers nos "petits bobos", nos plaies et bosses du jour me semble cacher comme une sorte d'injonction contradictoire : entre notre désir (et pour une part de la population un réel besoin) de meilleures conditions de vie et d'épanouissement et la nécessité connue d'abandonner certains des éléments que nous avons considéré comme "épanouissants" depuis quelques décennies.
L'idée que ce changement de modèle de société nécessiterait de nombreux sacrifices, en somme, et douloureux.
A ceci près que ce qui a été mal évalué, mal expliqué est que ce changement doit être basé sur de nombreux ré-aménagements, des transitions souvent souples et indolores pour peu qu'elles soient bien imaginées et bien conduites, transitions dont certaines procureraient vite des avantages largement partagés.
Pour ne citer qu'un exemple la transition vers un habitat bioclimatique généralisé serait une source à la fois de développement de certaines activités et d'économies pour les habitants de telles constructions.
Chaque candidat conscient des enjeux environnementaux, économiques et sociaux, et des interactions positives dans lesquelles on aurait pu les tisser, aurait dû être capable de nous inventer un plan de mobilisation national : force nous est de reconnaître qu'ils ont largement failli du point de vue de l'imagination, que ce ne sont pas des constructeurs, des émulateurs de la société mais bien plutôt des suiveurs d'une "opinion" qu'ils ne savent mobiliser qu'en lui titillant chaque jour quelques poils dans un sens qui fait, très momentanément, plus ou moins de bien.
Ils font la quête dans les rangs d'une population plutôt désemparée, et se voient en meneurs ?
Il nous manque un véritable "homme d'état" pour nous faire gravir cet escalier très raide dont nous allons à coup sûr rater une marche...
Rédigé par: jcm | 10 avril 2007 at 08:29
Clairvoyant billet :-) Cette campagne manque de vision et de souffle collectif. Elle est plus hallucinée qu'hallucinogène. Nous sommes tous devenus des chasseurs de tête. Quand ça cause politique dans les bars et les familles, c'est : tu votes pour qui. Puis : tu ne votes pas pour qui.
L'enfant apprend à marcher en tombant sur son séant, puis en se relevant, puis en tombant à nouveau. Son désir est de marcher, son envie est d'y parvenir, la chute n'est qu'un effet colatéral, comme on dit de nos jours. Une péripétie.
Cette question de l'envie est essentielle.
Il nous reste sans doute ceci à inventer : une société plus forte qu'une société de la peur. Dans quinze jours, il est probable que la peur l'emportera. Et si le vrai enjeu de 2007 était pour 2012 ? Nous serions alor nantis de cinq années pour avancer, un peu...
Rédigé par: Didier | 10 avril 2007 at 10:32
"...tout cela est lié à l’absence réelle de solutions convaincantes aux problèmes, de plans d’action cohérents, de propositions novatrices ou d’envergure. La France, sa place en Europe, dans le monde ? Mystère. Politique industrielle ? Stratégie de conquête de marchés ? Politique européenne ? Politique extérieure ? Défense nationale ? Diminution de la dette ? Réduction du chômage ? Paiement des retraites ? Pas une idée neuve, ou tout comme."
Non: il est trop facile de dire que TOUS les candidats, AU MEME TITRE, seraient concernés par cette critique. Je regrette, mais il est facile de constater, quand on prend la peine de venir voir, que François Bayrou a des propositions, lui (sur www.bayrou.fr sur tous ces points il y a des discours entiers). Ce n'est sans doute pas le seul sur certains de ces thèmes. Traiter tous les candidats de même est profondément injuste et relève, sinon du "tous pourris", du moins du "tous silencieux, tous hors des enjeux"... et cela n'est pas vrai. Que les médias n'en parlent pas est une tout autre question.
Rédigé par: Cratyle | 12 avril 2007 at 01:16