« Bas les armes ! | Accueil | Sagesse orientale »

04 juillet 2006

Allez, une seconde de poésie dans ce monde de buts...

“A la fin tu es las de ce monde ancien
Bergère ô tour Eiffel le troupeau des ponts bêle ce matin [...]

[...] Maintenant tu marches dans Paris seul parmi la foule
Des troupeaux d'autobus mugissants près de toi roulent
L'angoisse de l'amour te serre le gosier
Comme si tu ne devais jamais plus être aimé [...]“
- Guillaume Apollinaire, Zone, in Alccols

Et, pour les curieux ou les amateurs, l'intégrale de Zone, ci-dessous.

À la fin tu es las de ce monde ancien

      Bergère ô tour Eiffel le troupeau des ponts bêle ce matin

      Tu en as assez de vivre dans l'antiquité grecque et romaine

      Ici même les automobiles ont l'air d'être anciennes
      La religion seule est restée toute neuve la religion
      Est restée simple comme les hangars de Port-Aviation

      Seul en Europe tu n'es pas antique ô Christianisme
      L'Européen le plus moderne c'est vous Pape Pie X
      Et toi que les fenêtres observent la honte te retient
      D'entrer dans une église et de t'y confesser ce matin
      Tu lis les prospectus les catalogues les affiches qui chantent tout haut
      Voilà la poésie ce matin et pour la prose il y a les journaux
      Il y a les livraisons à 25 centimes pleines d'aventures policières
      Portraits des grands hommes et mille titres divers

      J'ai vu ce matin une rue dont j'ai oublié le nom
      Neuve et propre du soleil elle était le clairon
      Les directeurs les ouvriers et les belles sténodactylographes
      Du lundi matin au samedi soir quatre fois par jour y passent
      Le matin par trois fois la sirène y gémit
      Une cloche rageuse y aboie vers midi
      Les inscriptions des enseignes et des murailles
      Les plaques les avis à la façon des perroquets criaillent
      J'aime la grâce de cette rue industrielle
      Située à Paris entre la rue Aumont-Thiéville et l'avenue des Ternes

      Voilà la jeune rue et tu n'es encore qu'un petit enfant
      Ta mère ne t'habille que de bleu et de blanc
      Tu es très pieux et avec le plus ancien de tes camarades René Dalize
      Vous n'aimez rien tant que les pompes de l'Église
      Il est neuf heures le gaz est baissé tout bleu vous sortez du dortoir en cachette
      Vous priez toute la nuit dans la chapelle du collège
      Tandis qu'éternelle et adorable profondeur améthyste
      Tourne à jamais la flamboyante gloire du Christ
      C'est le beau lys que tous nous cultivons
      C'est la torche aux cheveux roux que n'éteint pas le vent
      C'est le fils pâle et vermeil de la douloureuse mère
      C'est l'arbre toujours touffu de toutes les prières
      C'est la double potence de l'honneur et de l'éternité
      C'est l'étoile à six branches
      C'est Dieu qui meurt le vendredi et ressuscite le dimanche
      C'est le Christ qui monte au ciel mieux que les aviateurs
      Il détient le record du monde pour la hauteur

      Pupille Christ de l'oeil
      Vingtième pupille des siècles il sait y faire
      Et changé en oiseau ce siècle comme Jésus monte dans l'air
      Les diables dans les abîmes lèvent la tête pour le regarder
      Ils disent qu'il imite Simon Mage en Judée
      Ils crient s'il sait voler qu'on l'appelle voleur
      Les anges voltigent autour du joli voltigeur
      Icare Énoch Élie Apollonius de Thyane
      Flottent autour du premier aéroplane
      Ils s'écartent parfois pour laisser passer ceux qui portent la Sainte-Eucharistie
      Ces prêtres qui montent éternellement en élevant l'hostie
      L'avion se pose enfin sans refermer les ailes
      Le ciel s'emplit alors de millions d'hirondelles
      À tire d'aile viennent les corbeaux les faucons les hiboux
      D'Afrique arrivent les ibis les flamands les marabouts
      L'oiseau Roc célébré par les conteurs et les poètes
      Plane tenant dans les serres le crâne d'Adam la première tête
      L'aigle fond de l'horizon en poussant un grand cri
      Et d'Amérique vient le petit colibri
      De Chine sont venus les pihis longs et souples
      Qui n'ont qu'une seule aile et volent par couples
      Puis voici la colombe esprit immaculé
      Qu'escortent l'oiseau-lyre et le paon ocellé
      Le phénix ce bûcher qui soi-même s'engendre
      Un instant voile tout de son ardente cendre
      Les sirènes laissant les périlleux détroits
      Arrivent en chantant bellement toutes trois
      Et tous aigle phénix et pihis de la Chine
      Fraternisent avec la volante machine

      Maintenant tu marches dans Paris tout seul parmi la foule
      Des troupeaux d'autobus mugissants près de toi roulent
      L'angoisse de l'amour te serre le gosier
      Comme si tu ne devais jamais plus être aimé
      Si tu vivais dans l'ancien temps tu entrerais dans un monastère
      Vous avez honte quand vous vous surprenez à dire une prière
      Tu te moques de toi et comme le feu de l'Enfer ton rire pétille
      Les étincelles de ton rire dorent le fond de ta vie
      C'est un tableau pendu dans un sombre musée
      Et quelquefois tu vas le regarder de près

      Aujourd'hui tu marches dans Paris les femmes sont ensanglantées
      C'était et je voudrais ne pas m'en souvenir c'était au déclin de la beauté

      Entourée de flammes ferventes Notre-Dame m'a regardé à Chartres
      Le sang de votre Sacré-Coeur m'a inondé à Montmartre
      Je suis malade d'ouïr les paroles bienheureuses
      L'amour dont je souffre est une maladie honteuse
      Et l'image qui te possède te fait survivre dans l'insomnie et dans l'angoisse
      C'est toujours près de toi cette image qui passe

      Maintenant tu es au bord de la Méditerranée
      Sous les citronniers qui sont en fleur toute l'année
      Avec tes amis tu te promènes en barque
      L'un est Nissard il y a un Mentonasque et deux Turbiasques
      Nous regardons avec effroi les poulpes des profondeurs
      Et parmi les algues nagent les poissons images du Sauveur

      Tu es dans le jardin d'une auberge aux environs de Prague
      Tu te sens tout heureux une rose est sur la table
      Et tu observes au lieu d'écrire ton conte en prose
      La cétoine qui dort dans le coeur de la rose
      Épouvanté tu te vois dessiné dans les agates de Saint-Vit
      Tu étais triste à mourir le jour où tu t'y vis
      Tu ressembles au Lazare affolé par le jour
      Les aiguilles de l'horloge du quartier juif vont à rebours
      Et tu recules aussi dans ta vie lentement
      En montant au Hradchin et le soir en écoutant
      Dans les tavernes chanter des chansons tchèques

      Te voici à Marseille au milieu des pastèques

      Te voici à Coblence à l'hôtel du Géant

      Te voici à Rome assis sous un néflier du Japon

      Te voici à Amsterdam avec une jeune fille que tu trouves belle et qui est laide
      Elle doit se marier avec un étudiant de Leyde
      On y loue des chambres en latin Cubicula locanda
      Je me souviens j'y ai passé trois jours et autant à Gouda

      Tu es à Paris chez le juge d'instruction
      Comme un criminel on te met en état d'arrestation

      Tu as fait de douloureux et de joyeux voyages
      Avant de t'apercevoir du mensonge et de l'âge
      Tu as souffert de l'amour à vingt et à trente ans
      J'ai vécu comme un fou et j'ai perdu mon temps

      Tu n'oses plus regarder tes mains et à tous moments je voudrais sangloter
      Sur toi sur celle que j'aime sur tout ce qui t'a épouvanté

      Tu regardes les yeux pleins de larmes ces pauvres émigrants
      Ils croient en Dieu ils prient les femmes allaitent les enfants
      Ils emplissent de leur odeur le hall de la gare Saint-Lazare
      Ils ont foi dans leur étoile comme les rois-mages
      Ils espèrent gagner de l'argent dans l'Argentine
      Et revenir dans leur pays après avoir fait fortune
      Une famille transporte un édredon rouge comme vous transportez votre coeur
      Cet édredon et nos rêves sont aussi irréels
      Quelques-uns de ces émigrants restent ici et se logent
      Rue des Rosiers ou rue des Écouffes dans des bouges
      Je les ai vu souvent le soir ils prennent l'air dans la rue
      Et se déplacent rarement comme les pièces aux échecs
      Il y a surtout des juifs leurs femmes portent perruque
      Elles restent assises exsangues au fond des boutiques

      Tu es debout devant le zinc d'un bar crapuleux
      Tu prends un café à deux sous parmi les malheureux

      Tu es la nuit dans un grand restaurant

      Ces femmes ne sont pas méchantes elles ont des soucis cependant
      Toutes même la plus laide a fait souffrir son amant

      Elle est la fille d'un sergent de ville de Jersey

      Ses mains que je n'avais pas vues sont dures et gercées

      J'ai une pitié immense pour les coutures de son ventre

      J'humilie maintenant à une pauvre fille au rire horrible ma bouche

      Tu es seul le matin va venir
      Les laitiers font tinter leurs bidons dans les rues

      La nuit s'éloigne ainsi qu'une belle Métive
      C'est Ferdine la fausse ou Léa l'attentive

      Et tu bois cet alcool brûlant comme ta vie
      Ta vie que tu bois comme une eau-de-vie

      Tu marches vers Auteuil tu veux aller chez toi à pied
      Dormir parmi tes fétiches d'Océanie et de Guinée
      Ils sont des Christ d'une autre forme et d'une autre croyance
      Ce sont les Christ inférieurs des obscures espérances

      Adieu Adieu

      Soleil cou coupé

TrackBack

URL TrackBack de cette note:
http://www.typepad.com/t/trackback/315030/5248850

Voici les sites qui parlent de Allez, une seconde de poésie dans ce monde de buts...:

Commentaires

c'est comme un temoignage de l'humanite, c'est le monde entier qui doit en mediter.

bonjour
puisque tu aimes les mots je t'invite à venir decouvrir http://palmiereveur.forumparfait.com un site francophone pour la poesie en ligne et autre...
merci d'accepter l'invitation
à bientôt

Poster un commentaire

Si vous avez un compte TypeKey ou TypePad, merci de vous identifier

Carnets de nuit

  • Carnets de nuit, qu'est-ce c'est ? C'est le blog politique d'une voix libre, souvent moqueuse, parfois sérieuse, d’un amoureux et d'un citoyen du monde.

    Au fil des nuits, des jours, des humeurs et des urgences, vous y trouverez des coups de gueule sans pitié et des coups de chapeau sans frontières.

    Vous y trouverez également des informations peu répandues ou non mises en perspective sur les médias traditionnels, des éléments d’analyse politique, sous-tendus par une conviction simple : ce monde est trop beau pour qu’on accepte, sans sourciller, qu’il se fasse tant de mal.

    Vous y trouverez enfin, au-delà de la critique, des propositions citoyennes, soucieuses du long terme, pour changer le monde. S’il veut. Ou, plutôt, si VOUS le voulez.

.


  • Powered by  MyPagerank.Net

  • Wikio - Top des blogs - Politique

FREEMEN

C'est là que je suis


  • Vignette_blog_montagenet

    Sur le blog de Montagenet,

    retrouvez la vie, au jour le jour, du domaine et plus de 500 photos des maisons à louer, des aménagements conçus pour votre confort, des paysages, de la flore et des amis de Montagenet.


  • Logo_site_montagenet_1

    Sur le site de Montagenet,

    découvrez un superbe hameau périgourdin, au cœur de 76 ha de nature.

    Cinq maisons d'hôtes, entièrement réhabilitées et classées 4 étoiles, vous y accueillent, toute l'année, pour des vacances de détente, des séjours de remise en forme et des séminaires.

Carnets de nuit (un Best of)

Blog powered by TypePad
Membre depuis 03/2005

++


  • Share on Facebook

  • blogCloud

  • meilleur site politique

--


  • Sticmarianneblog

Ma Présence en ligne

ALERTE

Cours des “grands“